JODI on Libèration.fr, by Marie Lechner

Devant sa webcam, une ado enfonce son téléphone portable dans sa bouche, un autre jette l’encombrante prothèse sous les roues d’une voiture. L’iPod chéri noirci sous les flammes d’un chalumeau, l’écran tactile de l’iPhone supplicié par des outils pointus. Un jeune homme fait sauter son portable aux explosifs, tandis qu’un autre s’acharne sur une tour de PC avec une clé à molette. L’exécution de ces technologies fétiches devient le prétexte de mises en scène sadomaso : un talon aiguille frôle les touches du téléphone avant de s’écraser dans l’écran, sur l’air de Je t’aime moi non plus.
The Folksomy Project, performance des Net-artistes Jodi, puise dans les innombrables vidéos amateurs de YouTube pour explorer les étranges relations d’amour/haine qu’entretiennent les utilisateurs avec les nouvelles technologies.
Comme la plupart des projets de Jodi, terreurs du Web qui, depuis 1995, s’amusent à caresser l’internaute à rebrousse poil, The Folksomy Project s’intéresse aux (dis)fonctionnements des systèmes. Le site est sans mode d’emploi, mais trois suites de quatre lettres dans le coin supérieur gauche de l’écran permettent de naviguer dans leur vidéo juke-box infernal.
Ainsi, les lettres « YTCT » mènent sur un écran composé de quatre vidéos qui se renouvellent en permanence montrant l’imagination sans limite des utilisateurs quand il s’agit de mettre à mort leurs joujous préférés.
« YTSN » est le versant amoureux de cette relation névrotique avec les technologies, proposant un mix vidéo de chansons que des centaines de compositeurs anonymes ont écrit pour célébrer (ou conspuer) leur machine : ode à la console NES, à la Wii, au code html, ou au Web. Le site regorge de chanteurs de salle de bain qui ne désespèrent pas de sortir un disque. Jodi exauce le vœux de certains d’entre eux, pressant des vinyles de leur performance, puis repostant la vidéo d’une platine jouant le disque sur YouTube. Manière de boucler la boucle.
Le dernier tableau, « FLKY », pioche dans des bases de données d’images et génère des collages insolites à partir de mots clés. Ainsi « nerd_girl_geek_glasses » propose un florilège de filles geek à lunettes, « apple_tatoo » des tatouages du logo d’apple, mais aussi des pommes gravées. Jodi s’amuse avec le concept de « folksonomie », soit l’indexation des documents sur le Net effectué par des non spécialistes.
Lorsque les utilisateurs classent leurs photos sur Flickr ou leur vidéos sur YouTube, ils utilisent leurs propres tags. Ainsi sous le même tag « phone_lick » on trouve des photos de gens en train de lécher leur téléphone, mais aussi de gens en train de lécher autre chose pendant qu’ils téléphonent…
Autre facette de leur exploration, le projet « Thumbing » où les deux artistes de Jodi proposent, à partir de pouces filmés en gros plan postés sur YouTube, un autostop abstrait dans les méandres du site de partage de vidéos.
Paru dans Libération du 20 mars 2010
By Marie Lechner
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